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La Mule des Tombes

Texte soumis à droits d'auteur.

Quelle chance de pouvoir encore conter et quelle chance de pouvoir encore s'émerveiller !Heureux ceux qui ont préservé leur enfance dans un grenier bleu à l'abri des adultes.

Quand j'étais petit, je baignais dans un monde merveilleux que les dires de mes aînés, très souvent des paysans montagnards de passage chez nous, rendaient encore plus féerique. Mes parents, pour tromper les affres de l'exil, s'évertuaient à refaire chaque fois qu'il était possible, ce monde curieux d'où ils étaient débusqués par l'exode rural. ils ne se contentaient pas de raconter mais théâtralisaient les scènes vécues. j'ai eu la chance de me faire bercer par leurs voix, l'incroyable monde que celles-ci dessinaient dans notre imaginaire et de me retrouver le matin dans mon lit, changé, bordé et couvert. j'ai eu la chance de voir le village natal de mes parents alors vierge et pur. Sources, rivières, fleuves, montagnes, et phénomènes divers. Le djinn y a vécu. à coups sûr ! Il ne se manifeste plus depuis que nous avons allumé les lumières et chassé l'ombre. Très tôt, les légendes relatées dans ce livre m'avaitent marqué.

Longtemps plus tard, je rencontrai un ami Vincent Crouzet, de la Drôme. Il m'a fait connaître la France rurale et quelle nu fut pas ma grande surprise de découvrir dans certains villages drômois, les mêmes légendes, notamment celle de cette femme qui se trasformait en mule. Les ingrédients sont là, différents, certes, mais l'homme face au merveilleux reste un très bon couturier de l'imaginaire. Si ailleurs, il s'agit d'une femme qui n'aurait pas observé les 40 jours consécutifs à la mort de son époux (période où l'âme effectue son ascension) avant de se livrer aux plaisirs de la chair, ici, elle aurait couché avec le curé. Là-bas, elle n'aurait pas été jusque-là. Pas faute de curé ! Le Muezzin est bien là. Son nom est la seule issue pour fuir au purgatoire dessinée par la bête dans sa tourmente nocturne. Elle le craint.

Puis un jour, il a fallu écrire tout cela. Un défi. Non seulement trouver le ton berceur d'un conteur à l'écrit, faire se rencontrer plusieurs personnages et divers évènements dans une même histoire mais trouver un sens à cette parabole.

Le livre 2 est un exercice éprouvant. Comment faire parler un fou ? Quelle cohérence et quelle logique lui confier pour que sa voix porte le récit ? En quel langage ? Comment écrire en "je" sans s'éclabousser ?

J'ai lu bien des livres en littérature maghrébine et africaine. Le thème de l'acculturation est douloureux. Cette richesse apparente est parfois terrible pour celui qui la vit.

Comment raisonner dans une langue en vivant dans un univers autre ? Comment adopter les outils d'analyse d'une culture et les appliquer sur un objet d'étude qui n'est autre que soi ? Comment dire le rejet des deux cultures quand on est entre deux chaises ?

C'est ainsi que le personnage de ce deuxiàme volet de la légende de la mule fera de celle-ci son emblême. Elle est hybride, bâtarde, mi-jumemt mi-grison, elle est la nuit et la tourmente. Mais, elle promet cette aube où elle découvre à son cavalier son vrai visage. Le visage de sa mère peut-être ? Un visage convoité par tant d'autres et qui aura coûté la vie à bien d'autres. Échappera-t-il à la mort ? Il y a lieu de le penser. N'est-ce pas une fascination mutuelle qui a caractérisé leur première rencontre ?


Ces histoires, rappelons-le, sont pure fiction et il est inutile de chercher à amalgamer le ''je'' du narrateur/personnage avec moi, l'auteur !

Tags associés : mule, tombes, tome1

J'kaz !
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Mercredi 07 Avril 2010Poster un commentaire

(...) Aucune émotion ne pointait dans sa petite voix et continuait d'observer le petit carré de soleil venu sortir le mur lézardé d'en face de son hiver. Elle avait la sincérité de ces enfants qui savent qu'ils ne risquent rien et qu'en disant la vérité plus tôt, plus tôt, ils iraient jouer dans la cour. Alors, elle donnait à son discours unezz espèce de nonchalance qui mettait hors de doute ses propos. Pourtant, ce qui tombait de sa bouche était d'une cruauté incommensurable. Comme dans une acrobatie chinoise, l'enfant se libérait en entravant les autres avec le même fil.  

- Petite, j’ai vu mon père dans le lit conjugal avec ma tante maternelle. J’ai vu ma mère porter sur moi le regard de celle qui ne souhaite pas que sa fille sache, et quelle fille ? Celle dont on disait qu’elle était moche. Alcoolique, mon père trouvait un malin plaisir à me désigner du doigt et assouvir sa rancœur en fin de beuverie sur le raté d’avorton que j’étais. Mon oncle, lui, portait sur moi un autre regard : celui de la compassion. J’y trouvais du confort et de la compréhension et je ne le voyais plus que comme ami. Un soir, il est venu me consoler pendant que je pleurais. Il sentait l’alcool et cela me rappelait mon père dont j’attendais tant et qui ne me le manifestait qu’en rejet. Les doigts qui fourrageaient dans ma tignasse de petite fille avaient exactement cette douceur brute que je passais mon temps à imaginer en rêvant des mains de mon père. J’étais pelotée, contenue, en sécurité, sentiment qui me transporta soudain dans une dimension inconnue à mon être lorsque ces mêmes doigts passaient sur ma peau avant de s’arrêter au seuil de mon pubis. Je n’ai pas bougé, j’ai attendu. J’ai juste frissonné quand ses lèvres se posèrent sur ma nuque. L’odeur de l’alcool donnait à l’acte une assurance paternelle et je crois avoir voyagé dans le monde imaginaire que j’avais toujours dessiné à un père violent. Au réveil, mes vêtements étaient par terre, une douleur aux seins et une autre lancinante, qui frappait par à coups, comme les palpitations du cœur et qui renvoya mes doigts chercher la source d’où partait mon sang. Mon oncle ronflait à côté de moi. J’étouffai un cri quand la panique émanant de cette fraction de seconde de prise de conscience de la gravité de la chose s’empara de moi puis l’enfant oublia instantanément ce qui s’était passé pour envoyer une main toucher puis prendre le sexe de l’oncle, taché de sang. Il se réveilla. Et ce fut l’enfer. Ses mouvements étaient désaccordées, incohérents, il semblait perdu devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Il élimina toute trace de sang, me nettoya et à chaque geste, il me rudoyait jusqu’à me jeter contre le mur. J’étais un porte-malheur. Je me sentais mal, je me sentais de trop, je me sentais rejetée alors que je venais de partager du plaisir avec quelqu’un qui me comprenait. Depuis, je ne fais que chercher à séduire, à me faire accepter en faisant toutes les concessions possibles. Pour retrouver le sourire de mon oncle, je me suis offerte à lui maintes fois et à chaque fois, c’était la même chose : il me rejetait quand c’était fini. J’ai commencé à chercher dans chaque homme mon père et mon oncle en vouant une haine à ma mère qui, vilaine, acariâtre, arrivait à se faire mon père tout en sachant qu’il la cocufiait et moi, tendre, disposée à m’offrir entièrement, je n’arrivais pas à lui décrocher un sourire. Les hommes alcooliques, vulgaires, violents, m’attirent depuis et en revendiquant une vie de couple, je ne rêve en réalité que de retrouver ces rejets, maux qui me font du bien. Paradoxalement, pour ne pas me faire jeter, je m’offre. Quand mon ex, l’homme de ma vie me proposait des parties d’échangisme, je ne refusais pas. Puis ce furent des hommes qu’il laissait à la maison et sortait prétextant une course et disparaissait le temps qu’il fallait pour une belle partie de jambes en l’air. Et pendant que le verbe violer faisait hérisser du poils, moi j’y revis des moments intenses. Je le recherche, j’y cherche le corps de ces femmes étrangères soumis aux assauts de mon père, j’y cherche l’absence de ma mère du lit conjugal et cela me fait jubiler. J’aime cette violence du sexe. Je m’y retrouve dans cette enfance vaurien, laide, ratée.

Séduire, par tous les moyens. J’ai ainsi développé inconsciemment avec beaucoup de facilité des habiletés inimaginables. Je rivalise d’intellectualisme aussi bien que de vulgarité. Toujours le souci d’être la meilleure. J’ai pris le large de la spiritualité, fréquenté des sectes, flirté avec le diable, pour me réjouir de l’ascendant que je peux avoir sur toute prétention intellectuelle, toutes disciplines confondues. J’ai apprivoisé les larmes, dompté les mots et jonglé avec l’intuition. J’ai fait du mal qui m’habite un génie dans une lampe, insoupçonnable de derrière la bonhomie et le semblant de naïveté que j’affiche. Mes proies ? Les hommes mariés. Mes préférés ? La lie des hommes, frustres, rudes, violents. Mes ennemis, ceux qui m’ont analysée, décortiquée et vue. Leur regard me déshabille, me met à nu et contrevient ainsi aux règles du jeu. Mon seul but alors est de les détruire ou de partir, loin, le plus loin possible, là où le masque a encore de beaux jours.

En attendant, je pleure un manque incarné par mon ex et mène une guerre à un homme qui porte en lui bien des secrets… Je le rabaisse, le minimise, le caricature, le ridiculise, pour dire à mon ex de ne pas s’inquiéter. Mes écrits inondent la toile, ma poésie et mes cris portent des noms et des visages différents, à la démesure de mon identité plurielle, instable… en somme, inexistante. Dans ce néant, cette absence de moi-même, il n’y a pas eu, n’y a pas, n’y aura pas de lune.   Al Baicin, la légèreté des feuilles,  de Enchevêtrements, tome 2

 

 


 

 

 

Tags associés : aime, meurs, 2eme, partie

J'kaz !
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Mercredi 31 Mars 2010Poster un commentaire

Bonjour,



Je tiens ce blog pour mon plaisir et celui de ceux qui affectionnent le verbe, se délectent de sa saveur, hument l'air de ses fenêtres et voyagent à bord des images qu'il leur dessine.

Seulement, voilà. Qui suis-je en dehors de cette plume ? Un parkinsonien. Récemment opéré pour améliorer la fluidité de mes mouvements, je tombe de haut, je touche le sol avec plus ou moins de violence. 3 interventions - et non des moindres - en 4 jours et le résultat est vraiment décevant, du moins pour le moment. Autant, les 5 premiers jours consécutifs à l'opération ont été impeccables autant le mois qui a suivi aura été marqué par la désillusion :

- Sortie de l'hôpital prématurée

- Suivi postopératoire laissant à désirer

Je me retrouve avec des électrodes dans le cerveau, reliés à des batteries, et rien de nouveau. Pire, une partie de ma boîte crânienne est gelée. On a touché un nerf pendant l'opération.

On me demande de patienter : il faut bien 3 mois et plus pour voir l'amélioration alors que les sites qui encouragent l'opération parlent de résultats instantanés !!!! Que faire ?


Le neurochirurgien pratique le silence-radio. Ne se soucie pas de me rencontrer. Évite même, je suis sûr, de me voir. J'ai donc contacté ma première équipe de neurologues et hier j'ai été reçu par un neurochirurgien qui, avec son appareil, a fait des stimulations. Mais voilà, dès le soir, ma main s'est rendormie...

J'ai beaucoup attendu de cette opération et je l'ai attendue avec beaucoup de patience pour revivre et renouer avec l'homme d'avant le parkinson, l'homme d'il y a plus de 7 ans. Un homme dynamique, cultivé et ouvert sur le monde. Un homme qui travaille. Un homme qui se bat. Car, j'avais des ennemis déclarés sans que je le veuille. Et mon histoire est digne d'un thriller noir ...

Voici un épisode de cette Saga....



Croisement de destins



LUI ...


Q


uelques pigeons de ville prirent subitement les airs dans un battement d’ailes frénétique et bruyant, surpris dans leur retraite paisible par l’ouverture fracassante des battants de cette fenêtre du troisième étage sous laquelle ils avaient niché.

La violence du bruit et du mouvement en laissait deviner la précipitation.

Un orage en cet été finissant.

Deux petites silhouettes, l’une à peine plus grande que l’autre,apparurent dans l’encadrement pour suivre la marche d’un homme.

Celui-ci, dos tourné à l’immeuble, s’arrêta un moment aux battements des ailes et au fracas des volets contre le mur, se retourna, leva la tête pour envoyer à ces enfants des regards humides.

Il se doutait qu’ils allaient se montrer mais ne s’attendait pas à voir s’effrayer ces oiseaux que la fenêtre, d'habitude rassurante et paisible, hébergeait sous ses volets.

Et voilà ces volatiles en fuite, les uns chutant vers le sol pavé, les autres dansant aveuglément dans les airs. Signe du temps. Augures funestes dans ces cieux embrumés subitement.

Ces deux têtes restèrent immobiles comme si elles avaient soudain réalisé que, dans leurs jeux,  les adultes avaient une autre gravité et, souvent, des règles impitoyables que nulle poésie n’arrondissait.

Seul, marchant lentement sur le pavé irrégulier de la ruelle dite de Savy, occupée momentanément par quelques couples fraîchement constitués, ainsi qu’une vieille commandant à un chien récalcitrant qui tirait avec fougue sur une laisse serrée. Et, plus en retrait, comme prudemment, une silhouette frêle, de noir vêtue, qui, adossée au mur d’en face, semblait attendre sagement un homme qui avait tardé à venir.

Cependant, de la fenêtre on ne regardait pas ces derniers, c’était lui qu’on fixait.

Ce départ-là avait une allure et un pas.

Ce départ-là avait une marche réglée.

De la même cruauté que certains refus brutaux, inhumains.

Que les enfants avalent au prochain plaisir.

Au premier rire.

Mais ne digèrent jamais.

Lourd tribut pour grandir.

Un départ qui ne ressemblait pas aux autres.

Qui ne promettait pas de retour le soir, car c’était déjà le soir.

Un rire pourrait-il encore tout rétablir, un sanglot arrêter, geler ces pas ? Cela ne servirait à rien, cela ne servirait pas.

Cette marche avait le dos trop tourné.


Ce qui ressemblait à des adieux se prolongeait en un éternel regard où les uns dansaient dans les larmes de l’autre et inversement jusqu’à ce que la fenêtre se décide à agiter des mains et à envoyer des mots lourds, déchirer jusqu’à l’air devenu irrespirable.

Il finit par tourner le dos à ces manifestations de détresse et de tristesse, ce qui les rendit vaines, les désespéra et les étouffa.

Les volets n’ayant pas encore émis leur crissement habituel en signe de fermeture, les pigeons marchant maintenant autour de lui, n’ayant plus songé à leurs nids, il comprit que ces deux têtes étaient encore là, désarmées, à l’observer à observer le silence.

Et c’est silencieusement que ces enfants venaient d’apprendre à s’étouffer, s’étrangler, s’effacer, devant l’inexorable marche du temps, que leur seul désir n’arrêterait pas. Ils venaient de se briser de quelques chagrins que rien ni personne ne sauraient consoler.

Impuissant, il souleva son corps alourdi de quelques années de plus, prises dans un soupir, prises d’un seul coup, marcha sans réfléchir,  sans faire attention au petit chien qui lui obstruait maintenant le passage, ni à la silhouette qui venait de s’arracher au mur et qui lui emboîtait presque le pas, ni à cette voix rauque qui criait un « Louise, attends ! il faut que ... attends, Louise ! », dont l’écho l’accompagnait pourtant jusqu’à la place S. Là-bas, entre les claquements de quelques boules de pétanque accompagnés d’exclamations et de jurons gras, il s’installa au pied d’une statue pour reprendre ses esprits et laisser couler le torrent de larmes jusque-là retenu.

Alors que les amours continuaient leurs parades automnales, de confidences en charmes et de rougeurs en baisers volés, les gestes vains de ces êtres déchirés, ces agitations de mains affolées,  ces appels désespérés, ces larmes chaudes, faisaient durer un tout autre spectacle dont cet automne-là aura été embarrassé.

Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il se joue de l’été agonisant, qu’il laisse ses humeurs grises et son ciel s’abattre sur la terre, qu’il déshabille les arbres, passent.

Mais qu’il introduise le drame dans les fables, la tragédie dans les contes et jusque dans les berceuses d’enfants, il ne s’y attendait pas, ne s’y reconnaissait pas.

Faire pleuvoir des yeux innocents ces eaux amères, charger ces corps d’un cœur lourd et bas, cela n’était pas de ses cieux. Ce spectacle était l’œuvre d’une cinquième saison que les années ne connaissaient pas et que seul peut-être ce décor qui en était une métaphore, une redondance et une prémonition en portait-il le mystère jusque dans son agencement.

Un immeuble qui tourne le dos à une impasse dont les deux seules issues débouchent sur une statue n’est-il pas une parabole minérale d’un monde condamné ? Tout aurait déjà été scellé dès le début, gravé dans la pierre.


La statue ne répondait pas et avait peine à voiler l’inscription que les hommes lui avaient confiée pour la mémoire afin de se livrer à l’exercice de l’oubli et de l’impunité : « Sergent Blandan. Né le 13 février 1819 à Lyon. Mort au champ d’honneur à Béni Mered le 11 avril 1842. »

Et le monde sombrait autour de cet homme abasourdi.

Seules quelques lumières du soir vinrent rajouter aux gouttes de pluie, devenues cordes franches, un peu de couleur dans cette morosité qu’une main étrangère, hésitante, essayait depuis un moment déjà de radoucir. Elle le réveillait d’un sommeil qu’il n’avait pas l’impression d’avoir ni vu venir ni pris. Son corps ne lui appartenait plus.

Ce même corps qui, sans lui, marchait, faisait ses adieux à ses petits, participant de cette supercherie du sort, obéissant à une quelconque mauvaise égérie, et qui l’avait conduit sur la place S. pour se rassembler après s’être effrité, n’avait pas ressenti les trombes d’eau qui s’abattaient sur lui depuis un moment déjà et qui le noyaient.

La main qui avait caressé longuement son cou, ses cheveux puis ses joues, et qui devait l’avoir fait progressivement doucement puis plus fermement, se tendait maintenant vers lui en disant des choses qui ne ressemblaient guère à un réveil heureux mais à une prière d’aller se mettre à l’abri.

Cette main refusait de partir avant de l’emmener dans son sillage sous une devanture ou dans un café. Progressivement, lentement, elle prit corps dans une voix, ensuite dans une silhouette avant de devenir femme penchée sur lui, mettant les lueurs de ses pupilles endolories dans son regard éberlué par ce réveil plus lourd et plus douloureux de réalité.

Il ne regarda pas le visage ovale au front haut ni la chevelure rouge humide ni le corps frêle, de noir vêtu, sentant la laine mouillée, qui faisaient la seule présence dans ce déluge que tout ce monde, dont la place grouillait tout à l’heure, avait fui.

Il ne prêta pas attention non plus à ces regards portés sur lui de derrière les vitres et au plaisir desquels la chaleur de l’intérieur rendait le spectacle encore plus tendre et plus doux.

Non, il ne les avait pas dans sa conscience, ils n’existaient pas pour lui, il les avait ignorés.

Il cherchait l’impasse, l’immeuble et les battants fermés.

Les interstices du bois vieilli de la fenêtre laissaient transparaître de minces lumières verticales et, de ces fines fentes, il voyait les larges rideaux orangés. Il devinait, derrière, l’ambiance qui, sans lui, se perpétuait. Il voyait, entendait, sentait cette maison maintenant quittée, parlait à l’un et à l’autre, apaisait et caressait.

Et cela se traduisait avec force dans son regard en images si réelles que sa bienfaitrice de la place dut jeter un regard sur les mêmes battants avec curiosité comme s’il s’y passait encore quelque chose puis s’était de nouveau penchée sur lui pour le secouer. Elle mit une main qu’elle voulait d’airain sous son bras afin de le soulever.

Il fit mine de se laisser hisser mais en réalité il se redressa sans son appui.

Etourdi, les jambes engourdies, il la fixa des yeux et avant de balbutier un remerciement elle lui disait déjà : « Vous m’avez fait peur. Maintenant, il ne faut pas rester là. Allons nous mettre à l’abri ».

Elle le disait si naturellement qu’on les aurait pris presque pour de vieux amants, de vieilles connaissances ayant en commun un vécu ou une parenté, alors qu’il la voyait comme poussant à l’instant, surgissant de son imagination.

Il n’avait pas remarqué, ou l’avait oublié, la silhouette noire aux cheveux roux qui était restée longtemps immobile, clouée au mur de l’arrière boutique de cuir en face de l’immeuble, pendant qu’il quittait l’impasse mais ce visage, il le connaissait. Il l’avait déjà vu et sans cette pluie diluvienne qui rajoutait des boursouflures et des ondulations aux traits, il l’aurait nommé.




Elle ...



Elle avait erré à la recherche du compagnon pour lequel elle avait tout sacrifié et déjà l’été précédent lui avait murmuré des augures sombres que l’automne allait confirmer.

De plus en plus esseulée, d’excuses en prétextes, de disparitions en retours tardifs, de lit vide et interrogateur à lit défait que meublaient l’insomnie, le doute et le désarroi, son cœur avait grossi et, en femme contrariée, elle avait déambulé dans la cité à la recherche d’une réponse à ses interrogations infinies, jusqu’à l’impasse où tout s’était joué.

Elle avait rencontré ses craintes, avait tout vu.

L’un des deux couples de l’impasse se faisait sans elle ou sans doute s’était-il déjà fait.

Et pendant que les pleurs de ces enfants lui jouaient presque le requiem de ses amours assassinées, étouffant ainsi ses propres sanglots, rendant de leur tristesse inconsolée son drame pâle et silencieux, son esprit caressait toute l’absurdité de la vie, que traduisait un sourire désabusé, mais d’une sentencieuse gravité. Elle vit toutes ces amours naissantes se promettre l’éternité dans l’emplacement même de celles venant de finir jetées par terre comme des feuilles mortes.

L’éphémère a la mémoire courte et l’illusion de la perpétuité.

Cet homme pelotant cette femme le savait.

Cette femme dans les bras de ce même homme le savait aussi.

Les yeux levés vers le ciel, ultime recours quand le sol a brûlé sous ses pieds, elle avait croisé les deux petites têtes et leur avait même souri maternellement pour les rassurer et sans doute pour se rassurer.

Elle avait mêlé ses larmes aux sueurs froides du dépit et confié aux fines gouttes de pluie le soin de confondre toutes ces eaux sur son visage humide, soudain comme illuminé.

Quel dieu aurait-il accepté cela ?

Quel dieu en aurait-il fait faire à ces êtres les frais ? Puis, fidèle au rite automnal de cette ville fabuleuse et à la loi de l’amour, en princesse blessée, elle avait, en un sanglot étouffé, qu’on aurait dit un hoquet ou un bris de cœur, désigné un platane pour s’y adosser et, sans doute, y graver un « jamais plus, jamais !! », serment que ses lèvres endurcies n’arrivaient pas à porter.

Quand elle avait vu cet homme qui allait tomber, elle avait tressailli, compris. Elle le connaissait, c'était lui, c'était l'homme qui venait habiter ses nuits. Ces signes-là lui disaient en d’autres mots ce que bien des livres dont ceux dits sacrés, n’auraient pas dit, auraient simplement tu.

Venait-elle d’être illuminée par ces vérités dont Dieu réserve la Révélation à de rares élus ?

Son platane était là.

Ces enfants, elle les avait déjà vus.

Ses amours, aujourd’hui usées, mortes, avaient vu leur agonie à la naissance du tout petit et leurs préliminaires déjà dans les premiers pas de l’aîné. Ces enfants avaient tout pleuré, tout chanté et tout dit.

Restait ce platane que le mois d’octobre n’avait pas attendu les premiers souffles de novembre pour le dénuder, le mettre à terre et noyer le sol sous ses pieds. Il ne lui avait pas laissé le loisir de se préparer par une étreinte, un murmure ou un secret qu’une amoureuse, elle, serait venue graver sur son écorce. L’automne aurait-il dérogé à ses rites et à ses us ?

Il s’en laverait les cieux encore et dirait que ce n’était pas lui.

Ces foudres étaient d’autrui.

Un complot, une machination, un sortilège, derrière lesquels devaient s’agiter des mains ennemies.

Il fallait alors faire vite, il fallait lui parler, elle irait lui parler.

D’abord, le relever pour l’orgueil et la fierté, puis le ranimer et l’emmener sous un abri, sous ces toits où on apprend à oublier.

Elle le consolerait, s’en donnerait le courage qu’elle puiserait à un verre sec, son premier.

Il refuserait peut-être de venir tremper ses lèvres dans ces liquides amers de la première plaie mais elle l’en persuaderait.

Ses enfants ne méritaient-ils pas une histoire racontée en leur absence à une oreille étrangère au cœur fraîchement brisé ?

Elle était l’humanité désormais.

Une trahison, des cris innocents, un homme à terre, cet homme là, elle aura tout vu.

Il ne lui en faudrait pas plus, elle avait trop dormi dans ce lit d’un sommeil épineux dans un cocon de barbelés, que, jusqu’à la veille elle prenait pour une fatalité.

Il lui fallait un oubli.

Il lui fallait cet homme où elle s’était déjà oubliée. Un autre qu’elle ne connaissait qu’absent mais qui ne lui était pas tout à fait inconnu.

Il viendrait avec elle dans cet abri où elle lui reconstituerait une humanité nue, une ambiance sauvage et crue, dans cette chaleur bestiale du temps où une ombre dansante sur le mur au rythme d’une bougie intriguait, fascinait et donnait toute la magie à un éternuement, une toux, une onomatopée.

Il pourrait tout bonnement ne rien dire, juste être là, comme une preuve vivante de ce qu’elle venait de vivre, qu’elle aurait à portée des yeux chaque fois qu’elle céderait à l’illusion de n’avoir rien vu, qu’elle rentrerait, trouverait ces amours toujours dans les mêmes chimères et la même disponibilité, irait cueillir et donner le même rituel baiser, dirait les mêmes mots doux et ferait les mêmes gestes jamais fatigués.

Il serait là comme un rappel à l’ordre dans ses sentiments, à elle, dès fois que, rebelles, ceux-ci s’affoleraient.

Il serait là à l’écouter tout lui dire, tout lui raconter, jusqu’à ces zones d’ombres où elle l’avait caché depuis des années.

Il n’avait pas à choisir.

Il n’y avait pas à choisir entre mourir et oublier, entre rester aussi figé que cette statue-là, noyé sous les trombes d’eau, à fixer les battants obstinément fermés d’une histoire déjà finie et commencer l’oubli d’une chimère pour l’homme vrai.

Il y avait toujours des contes et des fables dans ces cassures, elle pensait, qu’un verre réchaufferait, qu’une lumière tamisée embellirait, qu’une intimité vaporeuse sublimerait.

Leur conte à eux, était déjà composé et n’attendait que sa présence pour lui donner corps, chair et esprit et le sortir de son irréalité.

Il viendrait, elle le voulait.

Il viendrait d’abord se mettre à l’abri.

Il viendrait oublier


À suivre ...


Tags associés : point

J'kaz !
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Jeudi 18 Février 2010Poster un commentaire
 
 
SUR LE PONT JACQUES-CARTIER
 
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F i n ....
 
 
 

Tags associés : papillons, geôliers, ciel, dangereusement, chien,

J'kaz !
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Jeudi 28 Janvier 2010Poster un commentaire

 

Textes soumis à droits

Je t'aime. Meurs.
D'après Bobadillo

Ainsi gribouillait-elle sa vie sur le pupitre orphelin d'une pauvre écolière en mal de bulletin. Elle filoutait dans les interstices des pauses pipi et trouvait à l'école la même confusion de sentiments que celle éprouvée sur le quai d'une gare, dans l'attente d'un train qui tarde à venir. Elle passait à travers les cours comme un bâillement dans l'attente des vacances, lesquelles à leur tour, la précipitaient dans l'angoisse de l'imminence de la prochaine année scolaire.
La loi du cercle et de la circonférence lui échappe encore malgré les retours de ces boomerangs qu'elle  jetait avec le froid et la fulgurance de l'instantané, pressée d'éloigner la difficulté du moment ou cédant à un désir de ceux jugés uniques en renvoyant dos à dos bienséance et convenance. De l'école, si elle en a gardé, à jamais gravées dans sa peau, ces habiletés qui consistent  à contourner tout obstacle venant s'interposer entre son confort et elle, elle oublie, dès les premières vacances jusqu'à ces êtres qui étaient là aussi pour qu'elle grandisse en douceur. Une photo de classe en noir et blanc encore éclatante de l'actualité d'un passé récent ne lui renvoie qu'une malheureuse image déjà pâlie de piètres souvenirs et la cruelle évidence d'une amnésie certaine d'elle-même.
- Celui qui est au centre de la rangée, em haut, tu t'en souviens ?
- C'est Grand Louis, non ?
- Grand Louis, c'est ton oncle, voyons !
- Ah !
- Et la petite blonde aux cheveux ébouriffés en haut à droite ?
- Ché pô  !
Elle répondait en envoyant errer son regard dans le miroir du minuscule salon, où la même petite fille de la photo se tenait droite dans sa robe rouge d'été et soudain se surprit en train de se caresser le cuir chevelu. Cela lui procurait absence et fuite, lascivité et douceur, la même sensualité débonnaire que celle des récréations où l'éclatante cour d'école jurait avec sa morbidité. Quand Denis la mit dans sa ligne de mire, il était déjà pas un petit écolier comme les autres. Il avait le sourire pathétique de ces polissons qui, entre deux chiquenaudes, allaient accomplir ce qu'ils ont l'illusion de prendre pour un exploit. Il avait presque arrêté la course folle, assourdi le tintamarre de la cour rudoyée par ces petits bagnards que 10h 10 mn avait élargis et que, non loin, 10h 30 allait  de nouveau écrouer. Il avait passé sa manche droite sur un déjà très gros nez pour l'en débarrasser de l'impertinente morve qui en pendouillait et coulait à flots, venant visiblement d'une lointaine source ancestrale, dont on peut souligner l'abondance et souligner du même coup le ''beau" geste qui se devait de traduire les quatre lettres de noblesse de la galanterie due à une fille, qui s'était arrêtée de jouer il y a bien longtemps,  vint se pointer devant elle. Sans mot dire, tête baissée, elle le précéda aux latrines des garçons.

- Oh, je perds mes dorures, fit-elle, en exhibant deux mèches de cheveux  qu'un petit orgasme avait piégées entre des doigts tendus, crispés, et un petit couinement à peine étouffé.  - Au fait, Julien est passé aujourd'hui ?
- Ah, tu t'en souviens, enfin. Il n'est pas si différent de celui de la photo, tu sais. 
D'après Régis Deloro
Crépuscules et couchers

 

 Si l'amour n'était pas ce mélange insoluble de crime prémédité et d'infinie délicatesse, comme il serait aisé de le réduire à une parole ! Mais les souffrances de l'amour dépassent les tragédies de Job... L'érotisme est une lèpre éthérée...
     Emil Michel Cioran
Extrait de Le Crépuscule des pensées



 

À mon soleil d'hiver, cette lumière
éclatante et sa  fraîcheur d'enfant.



REMERCIEMENTS ET ENCOURAGEMENTS :
Je tiens particulièrement à remercier le site
http://www.ateliermagique.com
de mettre à disposition des oeuvres réalisés par des peintres
méconnus et qui méritent nos encouragements.
Le meilleur hommage qu'on puisse leur rendre est, une fois téléchrgées,
ces oeuvres devraient nous intimer le respect
dans l'usage qu'on en fait.
Bobadillo


Toute ressemblance de près ou de loin avec des personnes réelles relèverait d'un pur hasard. Cette histoire est une pure fiction. Ce texte a été écrit en 2006. Il est sous droits d'auteur.

 

 






 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À suivre ...
 

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Mercredi 02 Décembre 2009Poster un commentaire